Les intervenantsÂ
La table ronde a rĂ©uni quatre praticiens et chercheurs travaillant Ă l'intersection de l'art, du traumatisme et de la construction communautaire. La première est Maxine Salmon Cottreau (CRN), une responsable de projet basĂ©e Ă Berlin qui travaille sur la santĂ© mentale et la rĂ©silience Ă travers l'Ă©ducation non formelle, faisant le pont entre la recherche acadĂ©mique et la pratique communautaire. La deuxième est Svitlana Zakrevska (UNAEDI), originaire d'Ukraine. Elle dirige une organisation consacrĂ©e Ă la consolidation de la paix et au soutien en santĂ© mentale, avec un accent particulier sur les plus de deux millions de personnes dĂ©placĂ©es internes du pays.Â
Apportant une perspective de recherche, la troisième intervenante, Rosa Lisa Iannone (Douri), de l'UniversitĂ© du Luxembourg, s'est tournĂ©e vers les mĂ©thodologies basĂ©es sur l'art après avoir rĂ©alisĂ© que les entretiens traditionnels ne pouvaient pas pleinement saisir les expĂ©riences des personnes dĂ©placĂ©es. Les collages d'identitĂ©, a-t-elle expliquĂ©, sont devenus une alternative puissante, permettant aux participants d'exprimer ce que les mots ne pouvaient souvent pas. ComplĂ©tant cette perspective, la quatrième intervenante, ElĹĽbieta Rojek (Dla Ziemi), qui travaille dans l'est de la Pologne près de la frontière ukrainienne, a passĂ© des annĂ©es Ă utiliser le mouvement, la musique et les arts visuels pour aider les rĂ©fugiĂ©s et les migrants Ă traverser leurs expĂ©riences tout en renforçant les liens communautaires.Â
Le sens du silenceÂ
InterrogĂ©s sur ce qui existe entre le silence et l'expression, les intervenants ont remis en question les hypothèses courantes. Le silence a Ă©tĂ© dĂ©crit comme un espace de rĂ©flexion, comme une eau immobile avant une ondulation. Pourtant, pour les personnes touchĂ©es par un traumatisme, le silence peut aussi signaler un Ă©tat gelĂ© plutĂ´t que calme. En mĂŞme temps, le silence peut ĂŞtre protecteur. Un intervenant a Ă©voquĂ© des ateliers oĂą les participants travaillaient en silence, complètement absorbĂ©s par des activitĂ©s crĂ©atives ou physiques. Au lieu d'un inconfort, le silence devenait intentionnel—un espace oĂą la guĂ©rison pouvait commencer.Â
La crĂ©ativitĂ© comme langageÂ
Les intervenants ont soulignĂ© Ă plusieurs reprises que les pratiques crĂ©atives crĂ©ent des opportunitĂ©s d'expression sans forcer les mots.Â
Svitlana Zakrevska (UNAEDI) a partagĂ© que lorsque des Ukrainiens dĂ©placĂ©s internes s'engageaient dans la broderie, le dessin ou le travail textile, la communication Ă©mergeait naturellement. La curiositĂ© des crĂ©ations de chacun a progressivement remplacĂ© le silence traumatique. Les activitĂ©s crĂ©atives ont Ă©galement aidĂ© Ă combler les divisions entre les communautĂ©s d'accueil et les rĂ©fugiĂ©s, ainsi qu'entre les Ukrainiens de l'est et de l'ouest. Danser et chanter ensemble s'est avĂ©rĂ© particulièrement puissant pour briser les barrières et remonter le moral. Ela a observĂ© des effets similaires au fil des annĂ©es. Dans un atelier de femmes centrĂ© sur le chant de chansons traditionnelles, une participante lui a par la suite dit que ces rassemblements lui avaient sauvĂ© la vie. Durant une pĂ©riode difficile, l'espace pour chanter et partager ses Ă©motions est devenu une source essentielle de soutien.Â
Écouter au-delĂ des motsÂ
D'un point de vue de recherche, Rosa Lisa Iannone (Douri), a soutenu que les mĂ©thodes conventionnelles nĂ©gligent souvent le silence lui-mĂŞme. Les chercheurs sont formĂ©s pour interprĂ©ter la parole et l'expression visible, pourtant le silence porte des significations diffĂ©rentes selon la culture, le contexte et l'expĂ©rience personnelle.Â
L'art offre des moyens alternatifs de comprĂ©hension. Une seule Ĺ“uvre ou installation peut Ă©voquer diffĂ©rentes Ă©motions pour diffĂ©rentes personnes—ou mĂŞme pour la mĂŞme personne au fil du temps—faisant de l'expression crĂ©ative un langage plus riche pour des expĂ©riences que les mots seuls ne peuvent pas capturer.Â
Travailler Avec CommunautĂ©sÂ
Un thème rĂ©current Ă©tait l'importance de travailler avec les communautĂ©s plutĂ´t que pour elles.Â
Maxine Salmon Cottreau (CRN) a reconnu la tension entre la demande des bailleurs de fonds pour des rĂ©sultats mesurables et le processus plus lent d'un vĂ©ritable empowerment. L'objectif n'est pas seulement de rĂ©aliser des projets, mais de donner aux personnes des outils qu'elles peuvent utiliser de manière indĂ©pendante au sein de leurs propres communautĂ©s. Svitlana Zakrevska (UNAEDI) a soulignĂ© que les organisations doivent Ă©galement protĂ©ger leurs valeurs. Courir après chaque subvention disponible risque de transformer les ONG en « usines Ă projets ». Moins d'initiatives, alignĂ©es sur une mission claire, ont finalement un plus grand impact.Â
CrĂ©er des espaces sĂ»rsÂ
Les questions du public ont portĂ© sur la manière dont les praticiens distinguent le silence choisi du silence liĂ© Ă un traumatisme. Les intervenants ont convenu que la sĂ©curitĂ© commence par rendre la participation optionnelle et par respecter les limites dès le dĂ©part. Lorsque les personnes savent qu'elles sont libres de ne pas parler, elles deviennent souvent plus disposĂ©es Ă partager.Â
Les animateurs portent Ă©galement une responsabilitĂ©. Bien qu'ils ne soient pas des thĂ©rapeutes, ils doivent reconnaĂ®tre que les activitĂ©s artistiques peuvent faire ressurgir des Ă©motions difficiles et nĂ©cessitent donc une prĂ©paration, une sensibilitĂ© et une attention constante aux besoins des participants.Â
Une responsabilité collective
La discussion s'est conclue sur une conviction partagée : soutenir les personnes touchées par un traumatisme exige que tous—artistes, chercheurs, bailleurs de fonds, praticiens et communautés—travaillent ensemble. Aucune voix unique ne suffit.
Le panel a montrĂ© que la guĂ©rison n'est ni simple ni immĂ©diate. Elle exige de la patience, de la crĂ©ativitĂ©, un soutien durable et un partenariat vĂ©ritable. Pourtant, lorsque les personnes crĂ©ent ensemble, le silence peut devenir connexion, et le traumatisme n'a plus le dernier mot.Â


